3 hommes nous racontent comment ils ont appris à accepter leur corps et leurs rondeurs
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Texte Anthony Vincent
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Aujourd’hui en phase avec eux-mêmes, Marc, Redwane et Yocaste* nous parlent du chemin parcouru pour accepter leurs corps et leurs rondeurs.
Marc, docteur en philosophie des sciences sociales, 30 ans
“Quand je me regarde dans le miroir, il y a des jours où j’aime ce que je vois, d’autres beaucoup moins parce qu’on a tendance à appliquer le regard des autres sur soi. Je n’ai jamais été mince, j’ai toujours été le plus gras de la classe en grandissant d’ailleurs. À l’adolescence, quand la puberté faisait grandir d’autres garçons qui passaient alors par une phase très mince, j’ai plafonné à 1,72 m et j’ai accepté que c’était mon métabolisme.
En fait, ces dix dernières années, j’ai pris une vingtaine de kilos et je ne me suis jamais aussi bien senti dans ma peau. Notamment parce que j’ai bien remarqué qu’être petit et fluet pouvait sembler moins attirant que si j’étais plus costaud, aux yeux du plus grand nombre.
D’ailleurs, une marque de sous-vêtements qui a repéré quelques selfies où je la taggais m’a même proposé de poser pour elle. Je fais une taille M-L, et pourtant dans les réactions aux photos postées, beaucoup de personnes avaient l’impression de voir un modèle grande taille. Cela prouve combien les pubs nous formatent : même un physique commun comme le mien peut sembler hors-norme. La plupart des commentaires étaient positifs ; les rares négatifs n’étaient pas un jugement esthétique mais de valeur. Comme si mon image était une promotion de la malbouffe et du laisser-aller. Or je fais du sport depuis mes 10 ans et je n’ai jamais mangé aussi sainement qu’aujourd’hui, par exemple.
Alors oui, je suis plus gros que la moyenne, mais je sais aussi que je suis en pleine possession de mes moyens physiques et que je me sens bien. Ça me paraît absurde de se rendre malade à vouloir plaire à tout le monde. Au contraire, je trouve assez réjouissant de me dire que si 90% me trouveraient banal, il existe sûrement 10% susceptible de m’adorer comme je suis.”
Redwane, journaliste, 28 ans
“Concernant mon poids, je me dis surtout que ça pourrait être pire (rires) ! Paradoxalement, mon hémiplégie m’aide à mieux vivre mon surpoids : les gens ne voient pas mon obésité car ils focalisent sur mon handicap qui paralyse partiellement le côté droit de mon corps. Ils ne voient pas non plus que je suis rebeu, d’ailleurs. Dans une société qui pousse au corps parfait, le handicap est perçu comme une malédiction.
J’ai la chance que mon handicap ne me provoque pas de douleur donc j’ai tendance à l’oublier, sauf dans le regard des autres. En cours de présentation, à l’école de journalisme, un prof m’avait conseillé de cacher mon bras droit car “ça pourrait distraire l’audience”. Je détestais me regarder en replay dans l’émission “Pouce” que je présente sur Clique TV. Jusqu’à ce que je fasse mon espèce de coming out sur le handicap début 2020 à travers mon podcast “Redwane !” où je me prépare à courir le marathon : j’arrive mieux à regarder mon handicap en face depuis.
Comme mon handicap a été diagnostiqué tard, je me suis construit comme valide, en croyant même que ça allait peut-être partir en grandissant. J’ai grandi à Argenteuil où j’ai dû développer une confiance en béton pour répondre aux moqueries. Cette assurance m’a servi sur le terrain de basket, mais aussi sur le plan professionnel et sentimental. J’ai eu des copines tôt et rencontré mon épouse jeune, donc je n’ai jamais eu le temps de trop douter de ma séduction. Le regard amoureux donne une force de ouf, ça me porte !”
Quand j’ai appris qu’elle était enceinte, j’ai tout de suite voulu perdre du poids pour que notre enfant me voit comme un héros beau et musclé. Maintenant qu’il est né, je trouve que mon bide de daron rend enfin bien avec la poussette (rires) ! Je peux lui servir d’exemple en mangeant plus sain, et non en faisant la guerre à mon corps. Pour le poids ou le handicap, je trouve complètement con de surjouer l’acceptation. Je serai toujours en challenge avec mon corps, mais ça n’a pas à être forcément dysfonctionnel : ça peut être galvanisant de chercher à le cultiver, à le travailler dans le sens qu’on veut lui donner.”
Yocaste, danseur, 24 ans
“Aujourd’hui, je ne me vois plus à travers l’avis des autres sur mon corps, ce qui avait presque toujours été le cas. Dès la primaire, mes parents m’ont inscrit au Taekwondo pour que je perde du poids. Ça m’a aidé à faire face aux insultes car je ne me laissais plus faire. Puis j’ai cumulé avec le rugby où j’ai dû dépasser ma timidité : tu es obligé de prendre en assurance pour t’imposer sur le terrain. La confiance, c’est le meilleur bouclier.
Seulement, j’avais beau multiplier les heures de sport, mon poids faisait le yoyo, et c’est surtout le regard des autres qui me pesait. Mes parents me mettaient une pression indirecte en me comparant beaucoup à mes frères plus minces et musclés, mais les médecins c’était beaucoup plus frontal. Alors ça m’arrivait de me retenir de manger pendant des jours dans l’espoir de maigrir, mais les rechutes étaient pires.
C’est par la danse que j’ai appris à me regarder autrement. J’ai commencé le hip hop vers 15 ans et je n’osais pas me regarder dans les miroirs devant lesquels on s’entraîne. Or, t’es obligé de te regarder, comprendre comment ton corps bouge pour t’améliorer. Une fois que j’ai compris ça, j’ai subitement progressé, dans la danse mais aussi d’autres aspects de ma vie. C’est comme si ça m’avait reconnecté avec mon corps qui me complexait tant.
Depuis, je me suis aussi mis à la K-Pop et fais partie d’un groupe de cover de danse, The Hive Dance Crew. Quand on poste nos vidéos sur les réseaux, des gens en commentaires s’étonnent que je sache danser malgré mes rondeurs. Ça se veut peut-être comme un compliment, mais ce n’est pas pris comme tel car c’est tellement réducteur. Avec mon crew, on a même gagné une compétition télé coréenne, “Stage-K”. Être gros ne m’a jamais empêché de performer et même surperformer !”
*(Sur la photo de gauche à droite : Instagram / @scholar_bear / @redwane.podcast / @justyocaste )